Réduire la taille des parcelles : une piste pour la biodiversité, un défi pour la rentabilité
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Réduire la taille des parcelles suscite souvent méfiance chez les agriculteurs, perçue comme une contrainte coûteuse et inefficace. Pourtant, en s’appuyant sur les bons leviers, cette démarche peut concilier biodiversité et performance. Une étude menée par la FNAB, Trame et la FNCuma pose les premières pierres d'un projet à venir.
Depuis plusieurs années, la taille des parcelles agricoles s’impose comme un indicateur de durabilité. Le Plan stratégique national de la PAC 2023-2027 incite à retrouver une mosaïque de cultures dans les paysages agricoles, et certaines démarches comme la méthode IDEA ou le label FNAB valorisent explicitement les exploitations qui maintiennent des parcelles de petite taille. Pourtant, dans les campagnes, la tendance reste largement à l’agrandissement. Le mémoire de fin d’études de Benoît Falou, mené à la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB) en partenariat avec Trame et la FNCuma, explore cette contradiction.
L’étude s’intéresse aux freins qui limitent les agriculteurs dans une éventuelle réduction de la taille de leurs parcelles, mais aussi aux leviers techniques, économiques et organisationnels susceptibles d’accompagner cette évolution.
De petites parcelles, de grands effets sur la biodiversité
Les travaux scientifiques confirment que des parcelles plus petites favorisent la biodiversité des espaces cultivés. Cet effet positif s’observe même en l’absence de haies ou de bandes enherbées : il dépend directement de la structure du paysage et de la densité des bordures de champ. Dans les paysages agricoles d’Europe occidentale, la richesse spécifique des plantes, insectes et oiseaux augmente significativement lorsque la taille moyenne des parcelles passe sous les six hectares. Réduire la taille moyenne de 5 à 2,8 hectares produirait un effet comparable à celui d’un passage de 0,5 à 11 % d’espaces semi-naturels dans le paysage *.
L’intérêt ne se limite pas à la diversité des espèces. Une plus forte densité de bordures améliore la pollinisation, la régulation des ravageurs et la présence des auxiliaires, notamment les carabes et les abeilles sauvages. Dans les systèmes de grandes cultures, elle peut également contribuer à limiter l’érosion et à réguler le microclimat du champ.
Trois formes de réduction de la taille des parcelles ont été distinguées par Benoît Falou :
- la simple juxtaposition de cultures différentes dans une mosaïque,
- le découpage par des bandes enherbées ou fleuries,
- le découpage par des haies.
Cette dernière solution est la plus stable dans le temps et la mieux perçue par les agriculteurs, car elle combine effets écologiques et bénéfices agronomiques, notamment pour les élevages, qui y trouvent abri et ressource fourragère pour leurs animaux.
Un constat partagé : la rentabilité reste le verrou principal
Sur le terrain, la trentaine d’agriculteurs interrogés dans sept régions françaises ont exprimé un même constat : réduire la taille des parcelles ne va pas de soi économiquement. Le principal frein cité est la baisse de rentabilité, causée par l’augmentation du temps de travail et par la perte de surface productive. Les déplacements plus fréquents entre les parcelles et les manœuvres répétées dans des espaces plus restreints allongent les temps de chantier. À cela s’ajoute la surface occupée par les haies ou bandes enherbées, soustraite à la production.
Les références techniques existantes confirment cette perception. Les mesures de débit de chantier montrent que, pour la plupart des travaux, les gains de productivité semblent s’atténuer au-delà de quatre à six hectares. En dessous de deux hectares, la forme de la parcelle devient déterminante : des contours irréguliers peuvent doubler le temps de travail. Au-delà de six hectares, les gains d’efficacité restent modestes, mais leur cumul sur l’ensemble d’une exploitation peut représenter un écart non négligeable. La rentabilité reste donc le facteur décisif, et la question du seuil optimal, celui où la perte de biodiversité s’accélère sans gain technique notable, mérite des recherches complémentaires.
Les agriculteurs interrogés évoquent aussi la difficulté de concilier cette démarche avec la mécanisation actuelle. Les machines de grande largeur, adaptées à des parcelles homogènes, perdent en efficacité dans les systèmes morcelés. Certains rappellent que les prestataires de travaux agricoles facturent parfois à l’heure et non à l’hectare, ce qui renchérit les chantiers sur petites surfaces. L’irrigation pose aussi problème : les systèmes fixes, comme les pivots, s’adaptent mal à des parcelles redécoupées, et les systèmes mobiles nécessitent plus de déplacements.
À ces contraintes s’ajoutent des freins administratifs et sociaux. La déclaration PAC devient plus complexe lorsque le découpage évolue. Les haies plantées sur des terres louées nécessitent l’accord du propriétaire et leu pérennité représente pour certains un obstacle. Quant au regard des pairs, il reste pesant. Dans de nombreux territoires, le grand champ bien rectiligne reste un symbole de modernité et d’efficacité, tandis que le bocage est encore associé à un retour en arrière.
Des leviers techniques et collectifs à activer
Malgré ces obstacles, plusieurs leviers apparaissent pour rendre cette transition envisageable. D’un point de vue technique, l’usage du guidage GPS et des systèmes de circulation contrôlée (CTF) permet d’optimiser les manœuvres, de limiter le tassement des sols et de mieux exploiter la surface utile. La régularité des formes est un autre facteur clé : des parcelles rectangulaires allongées conservent un bon débit de chantier tout en augmentant la densité des bordures, favorable à la biodiversité.
L’adaptation du matériel reste un enjeu central. La mutualisation au sein des Cuma offre des perspectives intéressantes pour tester et partager du matériel de dimensions plus modestes, mieux adapté aux parcelles morcelées. Certaines Cuma se sont déjà équipées d’outils spécifiques pour l’entretien ou la valorisation des haies, comme des broyeurs ou des grappins de récolte de bois. La mise en commun de ces équipements peut réduire la charge de travail liée à l’entretien des infrastructures agroécologiques, souvent citée comme un frein.
Sur le plan économique, le mémoire souligne la nécessité de développer des dispositifs de financement spécifiques. Les subventions publiques pour la plantation de haies existent mais restent ponctuelles et rarement calibrées pour compenser les pertes de productivité. Les paiements pour services écosystémiques (PSE), qu’ils soient publics ou privés, constituent une piste encore peu mobilisée. Certains dispositifs comme le PSE « Carabes et Canopée » conditionnent déjà leurs aides à la présence d’un pourcentage minimal de parcelles de petite taille, mais ces mécanismes demeurent rares et peu connus. D’autres sources, comme les fédérations de chasseurs ou les filières agroalimentaires, pourraient aussi être sollicitées, notamment lorsque la présence de haies et de petits champs contribue à la qualité des paysages et à la biodiversité cynégétique.
Trouver le bon équilibre entre biodiversité et efficacité
Le travail de Benoît Falou montre que les bénéfices écologiques des petites parcelles sont indéniables, mais que leur mise en œuvre ne peut réussir qu’en intégrant les réalités techniques et économiques des exploitations.
Pour aller plus loin, il faudra affiner la connaissance des pertes de débit de chantier selon les types de matériel, documenter les impacts sur les rendements et clarifier les dispositifs de soutien financier. C’est notamment à cela que va s’atteler le projet MOSAIQUES, porté par la FNAB, en partenariat avec Trame, la FNCuma et Terre en ville.
Réduire la taille des parcelles n’est donc pas un retour au bocage d’hier, mais une recherche de cohérence entre production, environnement et aménagement du territoire. En rapprochant biodiversité et performance, les agriculteurs et leurs collectifs peuvent inventer une nouvelle forme d’efficacité : celle qui conjugue résilience écologique et viabilité économique.
* Sirami, C. et al. (2019) « Increasing crop heterogeneity enhances multitrophic diversity across agricultural regions », Proceedings of the National Academy of Sciences, 116(33), p. 16442‑16447. Disponible sur : https://doi.org/10.1073/pnas.1906419116.
Plus d’informations sur le projet

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