Pourquoi trier ? Trois logiques identifiées chez les agriculteurs rencontrés

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Pour ce quatrième épisode, suivons les grains… et ceux qui les trient. De la farine de Fabrice aux lentilles de Stéphane, qu’est-ce qui donne au tri une place différente dans chaque exploitation ?

Après avoir décrit les systèmes de tri et leur fonctionnement en Cuma, Lucie a regardé la place du tri dans les exploitations. Pour cela, elle a suivi les cultures depuis le champ jusqu’à leur valorisation.

Elle utilise la notion d’itinéraire de gestion de la qualité des grains. Cet itinéraire permet de regarder la qualité à plusieurs étapes : conduite de la culture, récolte, tri et sortie du tri. Au champ, les agriculteurs cherchent par exemple à limiter les adventices dont les graines peuvent se retrouver dans la récolte. À la moisson, ils regardent la maturité, l’humidité ou la présence de terre et de cailloux. Pendant le tri, ils s’intéressent aux grains cassés ou tachés, aux poussières et aux différentes impuretés.

Ces itinéraires permettent de comprendre les choix réalisés par les agriculteurs. La qualité recherchée dépend des débouchés et des produits vendus. Les pratiques au champ, la récolte et le tri sont donc liés. Mathieu le résume ainsi : « la qualité du tri commence à la récolte ».

En comparant les cas, Lucie fait ressortir trois grandes logiques de recours au tri.

La première logique rassemble cinq agriculteurs (au sein de 3 cas). Elle est intitulée “Le système de tri, clé de voûte de la production et valorisation d’1 culture à haute valeur sociale ou patrimoniale”. Dans cette logique, les agriculteurs cultivent quelques associations et cherchent, pour une culture particulière, à maîtriser l’ensemble des étapes jusqu’à la vente. Le tri de finition permet d’obtenir un produit destiné aux circuits courts ou à la vente directe : lentilles, farine, etc. Cette culture a aussi une valeur sociale ou patrimoniale pour les agriculteurs.

Fabrice : aller jusqu’à la farine avec son blé 

Fabrice cultive du blé associé à de la féverole. Chez lui, c’est le blé qui est au centre de l’itinéraire. Il est semé à environ 100 kg/ha, contre 20 à 30 kg/ha pour la féverole. Le blé sera ensuite transformé en farine et commercialisé en circuit court. La féverole joue aussi un rôle agronomique dans l’association, notamment pour améliorer la teneur en protéines du blé.

La qualité finale se prépare dès la parcelle. Fabrice réalise du désherbage mécanique afin de limiter les adventices. Après la moisson, les grains sont triés rapidement pour éviter les risques d’échauffement liés à la présence d’humidité ou de verdure.

Plusieurs étapes sont ensuite nécessaires. Un premier tri sépare les espèces et retire une partie des impuretés. Le blé destiné à la farine poursuit son parcours jusqu’au tri de finition. Dans le cas de Fabrice, cette dernière étape passe par le trieur optique semi-mobile de la Cuma. Elle permet d’atteindre la qualité nécessaire pour la transformation en farine.

Les différentes fractions ont ensuite chacune leur destination. Le blé propre est transformé en farine pour l’alimentation humaine. La féverole peut être utilisée sur l’exploitation en alimentation animale. Les écarts de tri sont également valorisés.

La deuxième logique concerne trois agriculteurs qui cultivent de nombreuses associations. Cette logique est intitulée “Le système de tri pour être en mesure de cultiver des associations d’espèces et de les transformer”. Une grande partie de ces cultures est vendue en circuit court, en grains ou après transformation. Farines, huiles, pain ou lentilles font partie des produits rencontrés pendant l’enquête. Le tri leur permet d’obtenir la qualité nécessaire pour ces valorisations.

Nicolas explique qu’il a eu besoin de trier dès son installation pour transformer ses céréales en farine. Il a ensuite développé d’autres céréales et d’autres productions. Chez ces agriculteurs, le tri accompagne donc la diversification de l’assolement et de la gamme de produits.

Pierre : trier pour diversifier et transformer 

Pierre cherche à valoriser la lentille en alimentation humaine. Dès le semis, il doit gérer les caractéristiques différentes des deux espèces. Son semoir à double trémie facilite cette opération, car les graines peuvent mal se mélanger ou se séparer dans le semoir.

La gestion de la qualité continue au champ. Pierre réalise du désherbage mécanique pour limiter les adventices qui compliqueraient ensuite la récolte et le tri. À la récolte, il adapte aussi sa pratique aux conditions de la parcelle. Dans les zones les plus sales, il peut faucher avant de récolter.

Après la récolte, Pierre stocke ses grains lorsqu’ils sont suffisamment secs et attend l’automne pour les trier, période où il dispose de davantage de temps. Plusieurs passages permettent de nettoyer le mélange et de séparer l’avoine de la lentille. Pour atteindre une qualité adaptée à l’alimentation humaine, la lentille passe ensuite par une chaîne privée de tri de finition.

La lentille beluga peut alors être vendue dans le magasin de la ferme. L’autre espèce et les écarts de tri trouvent d’autres usages, notamment en circuit long ou en alimentation animale. Même dans une association récoltée ensemble, les grains peuvent donc prendre des chemins différents après leur séparation.

La troisième logique est illustrée par Stéphane, et est intitulée “Vendre à un bon prix grâce au système de tri “. Ses cultures sont principalement vendues en circuit long. Le tri lui permet de séparer les espèces et de réduire le taux d’impuretés avant la livraison à la coopérative. Son objectif est d’éviter les pénalités appliquées aux lots trop chargés en impuretés. Les écarts de tri sont conservés pour l’alimentation de son troupeau.

Stéphane : trier pour mieux valoriser les deux cultures 

Stéphane cultive une association lentille-cameline sur 11 hectares. Ses deux cultures sont principalement destinées à des circuits longs. Son objectif est d’obtenir des lots suffisamment propres pour être acceptés par la coopérative sans pénalité. Il cherche à descendre sous 3 % d’impuretés.

Cette recherche de qualité influence déjà le choix de l’association. Stéphane tient compte du débouché des cultures, mais aussi de la taille des graines afin de pouvoir les séparer ensuite. La lentille, qui présente la valeur ajoutée la plus élevée, est privilégiée dans le mélange : 100 kg/ha contre 3 kg/ha de cameline.

À la récolte, Stéphane pratique une moisson décomposée. Il fauche d’abord l’association et la met en andain avant de la reprendre avec un pick-up. Cette technique lui permet de rapprocher la maturité des graines.

Le tri intervient ensuite rapidement. La cameline est fragile et ne peut pas attendre longtemps avant d’être traitée. Un premier passage dans un trieur rotatif sépare les deux cultures et retire les impuretés de tailles différentes. La cameline passe une deuxième fois dans ce trieur avant d’être envoyée à la coopérative. La lentille passe dans un trieur alvéolaire pour retirer les grains de formes différentes.

Stéphane garde également une petite quantité de lentilles pour produire ses semences et réaliser quelques ventes. Cette fraction bénéficie d’un tri plus précis avec un trieur toboggan présent sur l’exploitation. Son itinéraire associe donc le trieur mobile de la Cuma et du matériel individuel.

L’intérêt économique est très présent dans son raisonnement. Le tri permet de limiter les pénalités de la coopérative. Les écarts ne sont pas perdus : Stéphane les utilise pour nourrir son troupeau ovin.

 

Ces trois logiques montrent les différentes places que peut prendre le tri dans une exploitation. Il peut soutenir la valorisation d’une culture patrimoniale, accompagner une stratégie de diversification et de transformation ou contribuer à la valeur d’une récolte vendue en circuit long.

Elles montrent aussi pourquoi deux agriculteurs qui cultivent des associations similaires et articulent des systèmes de tri identiques peuvent construire des itinéraires de gestion de la qualité des grains et avoir des logiques de recours au tri très différentes. Le projet de l’exploitation, les débouchés et la qualité recherchée orientent les choix réalisés tout au long de l’itinéraire.

 

 

Plus d’informations sur le projet :

melange d'espèces

INTERCROPVALUES

2022-2026

Exploiter les avantages des cultures associées pour concevoir et gérer des systèmes de culture diversifiés, résilients, rentables et respectueux de l’environnement.